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Sur les Internationales nationalistes-révolutionnaires

Karin Székessy

Oeuvre de Karin Székessy.

Cet extrait est la conclusion de Nicolas Lebourg, « De Jeune Europe au Front Européen de Libération : étude comparée des internationales nationalistes-révolutionnaires », Olivier Dard dir., Organisations, mouvements et partis des droites radicales au  XXe siècle (Europe-Amériques), Peter Lang, Bern, 2015, pp.133-152 (voir ici pour en savoir plus sur cet ouvrage).

Jeune Europe et le Front Européen de Libération sont deux internationales qui ont cherché à doter l’extrême droite européenne d’une idéologie et d’une pratique à la fois cohérentes et renouvelées. Malgré leur modeste dimension, elles ont voulu jouer un rôle dans la géopolitique et se lier à des régimes extra-européens. Leur usage de marqueurs des gauches constitue une oscillation idéologique esthétiquement efficace mais qui ne leur a pas permis de s’extraire de la marge – JE étant plus trotskyste lambertiste, pour son goût des fractions, et le FEL plus trotskyste frankiste, pour son goût des secteurs périphériques.

La volonté d’oscillation idéologique ne leur a pas permis un déploiement sur l’ensemble de l’espace idéologique, tel que le préconisait pourtant Thiriart quand il estimait qu’il fallait un Parti Communautaire Européen « transnational, avec des cellules de Dublin à Vladivostok, destiné à récupérer les meilleurs éléments des [partis communistes, comme il] faut également créer un parti de droite transnational (…). Enfin, le projet de Grande Europe, de Grande République Européenne, est susceptible d’intéresser les industriels »1. Outre la faiblesse quantitative du capital humain à disposition, cette absence de suivi de la consigne s’explique peut-être par la préférence des néo-fascistes pour l’esthétique.

Dans les années 1960, l’alliance périphérique est pensée entre groupes politiquement définis par la séquence ouverte depuis l’après Première guerre mondiale : fascisme/anticommunisme et communisme/antifascisme, selon l’ennemi prioritaire défini. Le FEL ajoute un appui sur les minorités ethno-culturelles. Il y a ici une tentative d’adaptation de l’extrême droite radicale à la société multi-culturelle, mais aussi le signe que, même en un espace aussi marqué par la société industrielle que ce camp politique, les derniers feux du Welfare State ont vu les valeurs post-matérialistes intégrer le politique.

L’adaptation à la société se fait dans les formes pratiques de l’action. A l’ère industrielle, JE veut un parti de révolutionnaires professionnels, une idéologie monolithique, un état-major international, un syndicat-courroie de transmission, soit un léninisme de droite. A l’ère postmoderne, le FEL veut une coordination d’agit-prop, une idéologie constituée par bricolage entre divers auteurs-slogans, l’interface entre des réseaux nationaux, des groupes de musique metal, soit un mouvementisme de droite.

Les nationalistes-révolutionnaires s’adaptent à leur temps, et en témoignent, mais aussi à leur espace. JE conçoit l’union des nationalistes ouest-européens suite à la perte de l’Algérie française. Le FEL prône l’Eurasie suite à la chute du Mur de Berlin. Certes, l’extrême droite, en toutes ses tendances, critique toujours l’ordre géopolitique tel qu’il est. Mais, ici, il s’agit bien de conséquences directes de transformation des droites radicales par une rupture dans l’ordre international, les radicaux cherchant un nouvel horizon d’attente géopolitique afin de contrer le sentiment de déclin des puissances européennes. Ce mécanisme est-il éloigné des mutations du nationalisme français après 1870, ou de l’italien après 1918 ? Il est possible de penser que c’est à chaque fois la transformation du rapport géopolitique qui induit la mutation et l’extension de l’utopie spatiale et de la pratique militante. En cette dynamique, les radicaux s’avèrent cependant très sensibles aux modèles que constituent à leurs yeux les révolutionnaires d’autres bords que le leur (il est vrai que les révolutions russe et iranienne sont des exemples revigorants pour des mouvements de faible assise sociale).

L’attirance de JE pour la Chine, du FEL pour le Moyen Orient, sont deux façons d’acter la désoccidentalisation du monde2, en cherchant à profiter de celle-ci pour reconstruire une influence de l’Europe telle que ce continent a pu en disposer avant 1914. C’est là, peut-être, le fonds inavoué de ces mouvements qui empruntèrent tant à la phraséologie anti-colonialiste. Car, malgré les intentions de nombreux cadres de JE et du FEL, les difficultés de stabilisation militante et idéologique de ces organisations sont nettement liées au poids de l’affirmationnisme blanc, des conceptions völkisch, ou de l’ésotérisme évolien. La marge connaît une attirance magnétique vers les autres marges, s’y hybridant, et ne parvenant pas si facilement qu’elle le croit à dépasser les conceptions ethno-raciales des années 1890-1940 – c’est-à-dire celles qui exprimaient un darwinsime social justifiant la puissance de l’Europe dans le monde, et le conservatisme social en Europe.

Notes

1 Lutte du peuple, janvier 1993.

2 Sur la question de la relation des droites radicales à l’Occident, Voir Riccardo Marchi, « La défense de l’Occident : la dernière tranchée pour l’extrême droite européenne des années de guerre froide » in », Olivier Dard dir., Références et thèmes des droites radicales, Berne, Peter Lang, 2015, pp. 273-301 et Olivier Dard, «De la « Défense de l’Occident » à « l’Occident comme déclin » », Ibid., pp. 303-319.

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