Introduction au nihilisme violent

Première parution : propos de Marion Jacquet-Vaillant et Nicolas Lebourg recueillis par Ludovic Séré, « Ouverture du procès de Rohan Rane : «Les personnes impliquées dans le nihilisme violent partagent essentiellement un désir de chaos» », Libération, 5 octobre 2026.
Comment décrire le mouvement extrémiste nihiliste violent ?
Marion Jacquet-Vaillant : Ce phénomène est nouveau et n’est pas évident à définir. Le dernier rapport d’Europol sur la menace terroriste en Europe le note : les Etats européens entendent lutter contre cette menace multiforme mais ils ne l’ont pas encore définie. La difficulté, c’est que les personnes impliquées n’ont pas de but doctrinal précis, pas d’idéologie commune. Elles partagent essentiellement un désir de reconnaissance par le groupe, d’assouvissement de leurs déviances personnelles… Un désir de chaos.
Nicolas Lebourg : Les faits commencent avant la pandémie de Covid-19, mais s’emballent avec les confinements. Diverses plateformes et applications sont utilisées mais le cœur devient le serveur Discord «CVLT» fondé par Rohan Rane (pour cult, soit «secte» en français). On y pratique la pédopornographie et la manipulation mentale de jeunes filles en ligne pour les pousser à des actes sexuels ou dégradants. Ce sont les premiers éléments de la communauté. Puis le sadisme a augmenté.
«CVLT» est-il un simple serveur sur Discord ou peut-on le considérer comme un mouvement extrémiste organisé ?
M. J.-V. : CVLT est un réseau international d’individus qui ont utilisé Discord pour communiquer entre eux, avant d’user de leur influence pour obtenir de jeunes mineures qu’elles se mutilent… Discord est plus un moyen de communication, un support, qu’un principe organisateur. Néanmoins, les frontières sont plus floues que jadis. Le groupe WaffenKraft, dont les projets terroristes ont valu à ses membres des peines allant jusqu’à 18 ans de prison, porte le nom de leur serveur Discord. Ils n’ont pas choisi un nom pour le serveur, mais un pour leur projet terroriste.
L’accélérationnisme – doctrine dont l’objectif est de créer un cycle de violence pour basculer vers une guerre raciale – est-il forcément d’extrême droite ?
M. J.-V. : L’accélérationnisme brouille les pistes. Son nom laisse croire que c’est seulement un mode d’action – mais il est en réalité aussi une vision du monde, une doctrine. L’accélérationnisme privilégie effectivement l’action terroriste. Il s’est fondé sur le modèle de la leaderless resistance : l’idée est de s’organiser en petites cellules actives, sans que chacune ne soit connectée autrement que par Internet pour agir plus discrètement et clandestinement. Leur horizon politique est d’être des agents du chaos pour mettre fin à l’Etat contemporain… Et ainsi participer à refonder le monde sur le mode d’Etats ethniquement homogènes. Il s’agit de faire advenir un ordre racial. La doctrine puise profondément dans le néonazisme avec un antisémitisme sans commune mesure. On peut donc aisément le rattacher à l’ultradroite.
Quel rapport entre la torture de jeunes filles mineures et des idéologies comme le néonazisme, dont se réclame Rohan Rane ? Ces violences sexuelles pédocriminelles sont-elles l’outil d’un dessein plus large ?
M. J.-V. : On a déjà vu des groupes militants d’extrême droite entretenir ce genre de fascination mais on ne peut pas dire qu’ils en ont l’apanage. Ici, les marginalités politiques croisent et s’entremêlent aux pratiques les plus déviantes… On est face à un enfermement dans les marges de ces acteurs à tous les niveaux.
N. L. : Dans les années 1990, la première fois que les médias français parlent du démantèlement d’un réseau de vidéos à caractère pédocriminel, son responsable était un ex-cadre de la Fane, un groupuscule néonazi qui avait défrayé la chronique à la fin des années 1970 et qui a été dissous trois fois par l’Etat. Dans un dossier terroriste d’ultradroite récent, on a une personne qui avait déjà eu affaire à la justice dans le cadre d’une condamnation pour pédocriminalité. En résumé, ces gens sont des adeptes de la transgression.
Ces pratiques – la sextorsion et le livestreaming – ne sont-elles pas plus le résultat d’une addiction aux contenus trash et à une forme d’anesthésie de l’esprit que d’une réelle idéologie ?
M. J.-V. : Il est difficile de dire ce qui relève de quels processus mentaux : est-ce de l’addiction ? Est-ce le besoin de tester et d’exercer son pouvoir sur autrui ? Est-ce en partie idéologique ? Peut-être en saura-t-on plus à l’issue du procès mais il y a de toute façon fort à parier que la réponse n’est pas homogène et que les divers participants s’y sont retrouvés pour des raisons et à l’issue de parcours très variables.
N. L. : C’est l’un des intérêts sociaux du procès : savoir ce qui, chez les intéressés, relève du projet politique et ce qui relève de l’expérience vécue. N’en demeure pas moins que le but politique est affirmé par les intéressés eux-mêmes : l’effondrement du système social, culturel et politique par la destruction des populations vulnérables au premier chef.
Le masculinisme semble être la pierre angulaire de tous ces comportements violents en ligne, les frustrations d’hommes sont-elles à l’origine de mouvements comme «CVLT» ?
N. L. : Dans «CVLT», il y a une hiérarchie initiatique : on commence «nègre», on passe «youpin», on finit «dieu». Il y a une recherche du dépassement de soi, par-delà les normes morales, que l’on retrouve chez certains incels ou imitateurs de Columbine, bref des masculinistes. Pour les nihilistes violents, détruire l’autre et l’idée même de dignité humaine sert aussi à assurer une vision de l’homme où l’infracteur deviendrait surhomme capable d’enjamber toute empathie. On peut retrouver ce type de liens entre idées et actes extrêmes dans l’histoire des fascismes, mais aussi dans les vidéos sadiques de Daech qu’un certain nombre d’accélérationnistes et nihilistes consomment par fascination.
La plupart des faits reprochés à Rohan Rane se sont déroulés sur le réseau social Discord, mis en cause par des associations pour sa permissivité avec les contenus à caractère pédocriminel. Ces entreprises font-elles assez d’efforts dans la modération ? Si non, est-ce volontaire ?
M. J.-V. : Dans le cas de Discord, une des difficultés centrales est qu’il fonctionne comme une suite de salons indépendants et plus ou moins privés qui assurent eux-mêmes la modération. C’est plus proche de la logique du forum privé que du réseau social ouvert. C’est aussi pour cela que ce genre de groupes s’y acclimatent très bien. Mais si ce n’est pas cela, ils chercheront leur victime ailleurs – dans les jeux en monde ouvert ou sur Telegram… L’identification des contenus problématiques peut toujours être améliorée mais une modération «sans faille» est quasiment impossible à atteindre…
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