Scoring for Columbine

Première parution : Nicolas Lebourg et Marion Jacquet-Vaillant, « Apprentis terroristes en France : ces rejetons des «mass shooters» d’ultradroite », Libération, 21 septembre 2026.
En quelques heures, la radicalité de droite a fait plusieurs fois l’actualité. L’extraordinaire est parfois fait d’ordinaire en surnombre. En deux jours, cela tient un peu de l’inventaire à la Prévert : vidéo d’un aumônier militaire qui prêche à Carcassonne contre « le grand remplacement », arrestation d’un policier des Yvelines alors qu’il travaillait à des attentats, interpellation d’un lycéen à Lyon qui fomentait une tuerie et est inculpé pour « entreprise terroriste individuelle ». Au-delà de l’écume des faits, au demeurant de gravité variable, il y a ici des dynamiques en profondeur.
D’abord, c’est l’obsession du massacre de Columbine (13 morts dans un lycée du Colorado en 1999). Celui-ci servait de modèle au jeune lyonnais. La première tentative française de reproduction de Columbine remonte à 2017, dans un lycée de Grasse (5 blessés). L’adolescent tireur dépeignait les autres élèves comme des « sous-races » et des « primates », qui en retour le surnommaient « le sataniste ». Il souhaitait se venger de ce qu’il estimait être leurs agressions à son égard. Sur ses réseaux sociaux, deux obsessions : Columbine, et le Joker – l’ennemi de Batman qui dévoile l’hypocrisie des normes. Il fantasme aussi sur Adolf Hitler, Anders Breivik (terroriste d’Oslo et Utoya, 2011, 77 morts et 320 blessés) et Dylann Roof (jeune suprémaciste américain ayant abattu 9 personnes noires en 2015). C’est un consommateur de vidéos True Crime, dédiées aux tueurs de masse. En 2017, un autre jeune homme, déjà condamné pour l’apologie des crimes du même Breivik, voulait réussir son Columbine.
En 2022, deux nouveaux cas. Un groupe de lycéens aux projets de massacres est interpellé dans les Bouches-du-Rhône. L’intellectuel de la bande se revendique du national-bolchevisme, mais surtout, se plaint de harcèlement et rêve de Columbine. Le groupe vénère tels des « saints » tous les tueurs du nationalisme blanc, de Breivik à Brenton Tarrant, le terroriste de Christchurch (2019, 51 morts). Un second groupe est interpellé, tous consommateurs de True Crime, dont une jeune femme oscillant entre djihadisme et néonazisme. L’un poste des vidéos où ils détournent le serment d’allégeance de Daesh en serment à Hitler, Breivik et Columbine. Il veut se venger des filles et des Maghrébins. Il admire le Joker, s’est acheté les vêtements des tueurs américains (les répliques sont sur des sites comme AliExpress), et nomme le projet d’attentat « La Purge », comme dans les films American nightmare. Il est réapparu vendredi dernier au procès des membres du GUD ayant tué le rugbyman Federico Aramburú – témoin de la défense, il est venu assurer qu’un d’entre eux était victime d’un complot de l’administration pénitentiaire.
En 2024, c’est au tour d’un lycéen d’Antibes de mêler Columbine et Breivik. Cette même année le procès en appel du groupe WaffenKraft confirmait les peines de prison de première instance, allant jusqu’à 18 ans. Le nom du groupe était celui de leur serveur Discord. Leur entreprise terroriste néonazie s’était aussi nourrie de ses références : l’un parlait de Columbine sur un forum connu pour son trash, l’autre faisait des vidéos accoutré comme l’un des tueurs américains, un troisième trouvait que c’était une des seules choses positives advenues depuis 1945.
Columbine constitue une trame narrative duplicable, partagée par ces jeunes gens fragilisés, aux obsessions raciales profondes. La rencontre avec une communauté de pairs (un groupuscule ou un forum en ligne) transforme leur ressentiment en vision du monde. Sur ce terreau interviennent des chocs moraux, comme les attentats de 2015 ayant fait basculer les membres de WaffenKraft, qui précipitent l’action. Des mythes mobilisateurs (Columbine, Breivik) aux accents parfois pop-culturels (Joker) donnent à l’action ses scénarii. Le projet violent n’est plus seulement l’exécution d’une doctrine, mais aussi un moyen de reconnaissance, par soi, par le groupe, voire par l’Histoire, en entrant dans le panthéon des « saints ».
Ce schéma a-t-il à voir avec les deux autres affaires ? Non, si on s’en tient à l’écume. Car le policier francilien projetait plutôt des attaques contre les institutions. Le rejet de l’État et de ce qui l’incarne est traditionnel de l’extrême droite radicale états-unienne, mais en Europe c’est Breivik qui le premier en fit le socle idéologique de son action violente. En 2017, un disciple français de Breivik était arrêté et poursuivi pour entreprise terroriste individuelle. Puis, en 2020, un autre l’était sous la même inculpation, lui ayant basculé après le visionnage des vidéos produites par Brenton Tarrant de son massacre, Tous deux voyaient dans l’État l’instrument du génocide des Blancs. Autrement dit, parmi les apprentis terroristes des extrêmes droites, on trouve les jeunes du courant « accelerationiste », obsédés par Columbine… mais pas seulement. Les autres sont souvent, comme ce policier francilien, plus insérés socialement, plus âgés aussi, prêt à attaquer l’État et ses symboles.
Quid de l’aumônier de Carcassonne qui, pour quémander rires et applaudissements, dénonce les « incompétents » du gouvernement, emprunte ses blagues sur les « gauchistes » qui mangent des « graines » aux influenceurs d’extrême droite comme Papacito ? Ses propos – datant d’octobre 2025 et pour lesquels il a été sanctionné – ne relèvent pas d’une critique spirituelle de la modernité. On est dans l’entretien de la polarisation, dans la crainte de voir la virilité perdue, le tout conclu par des références à peine voilées au grand remplacement. Si dans la radicalité de droite, le référent catholique s’est imposé après les attentats de 2015, c’est souvent plus sur un mode culturel que spirituel qu’on le croise. Mèmes autour des croisades, ou l’exaltation de l’épisode de la Reconquista : il ne s’agit pas d’une proclamation de foi mais de transformer un moment de l’histoire en un dispositif d’escalade cognitive et comportementale.
Le problème n’est pas qu’une poignée de jeunes gens haïssent : c’est que notre époque leur fournit, clés en main, le mobile, le scénario, le public et les accessoires. Au fond, cela dépasse quelque peu l’ultra droite : c’est une société saturée de rancœurs, où la technologie sert à trouver sur qui les déverser.
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