Écologie, radicalités et violence politique : trois scénarios d’avenir

À l’horizon 2030-2040, l’écologie devrait rester un champ politique central, mais profondément traversé par des tensions idéologiques, sociales et stratégiques. Loin de former un bloc homogène, les mobilisations écologiques s’organisent autour de plusieurs pôles : l’inscription dans le jeu démocratique, la critique du développement durable, la tentation communautaire, le rejet de la science institutionnelle, l’action directe et, dans quelques situations limites, la violence politique. Cette diversité impose de distinguer les formes réformatrices de l’écologie, compatibles avec la transformation progressive des politiques publiques, des formes plus radicales qui remettent en cause les fondements mêmes de la modernité industrielle, de la technologie et du modèle civilisationnel occidental.
Cette radicalité s’inscrit dans un climat de défiance croissante à l’égard de l’idéologie du progrès. La répétition des catastrophes industrielles, la perception d’une crise climatique durable et le sentiment d’inefficacité des institutions nationales et internationales alimentent l’idée selon laquelle les sociétés contemporaines seraient incapables d’apporter des réponses à la mesure des enjeux écologiques. Pour une partie des militants, la crise environnementale ne se réduit donc plus à un problème de régulation ou de gouvernance : elle apparaît comme le symptôme d’une faillite plus générale de la civilisation technicienne, du productivisme et de la confiance moderne dans la capacité humaine à maîtriser les conséquences de ses propres innovations.
L’analyse des radicalités écologiques suppose donc de prendre en compte plusieurs registres de mobilisation. Certains relèvent de pratiques déjà observables : des actions symboliques contre le nucléaire, des contestations de projets d’infrastructures, des occupations de sites, des campagnes militantes, et, dans un autre registre : l’essor d’une écologie municipale, voire d’un écologisme de type associatif. D’autres renvoient à des dynamiques plus diffuses : essor de discours complotistes, antispécisme radical, survivalisme, influence de figures charismatiques, développement de communautés alternatives ou infiltration de certains milieux par des mouvances identitaires. Ces phénomènes ne doivent pas être amalgamés, mais ils peuvent se croiser, se renforcer ou produire des formes hybrides de contestation. L’enjeu n’est pas de réduire l’écologie à ses marges les plus radicales, mais de comprendre les conditions dans lesquelles ces marges peuvent gagner en visibilité, en légitimité ou en capacité d’action. La manière dont les sociétés répondront aux crises environnementales dans les deux prochaines décennies déterminera largement la trajectoire de ces radicalités : elles pourront demeurer périphériques, servir d’aiguillon critique aux transformations nécessaires, ou au contraire devenir le symptôme d’une conflictualisation croissante de la question écologique.
Cette lecture s’organisera autour de trois scénarios. Un premier horizon prolonge les dynamiques déjà à l’œuvre : maintien majoritaire de l’engagement écologique dans le cadre démocratique, mais durcissement d’une partie des discours et des pratiques. Un deuxième horizon envisage une rupture d’échelle sous l’effet d’une crise mondiale majeure, dans lequel les enjeux climatiques, les tensions sociales, les peurs démographiques et les imaginaires de l’effondrement favoriseraient des formes plus autoritaires, séparatistes ou violentes de radicalité. Un troisième horizon, plus utopique, ouvre l’hypothèse d’un nouvel espoir : celle d’une modernité écologique alternative, capable de réconcilier innovation technique, sobriété, transformation urbaine, transition énergétique et préservation de la biodiversité.
Une écologie majoritairement démocratique, mais de plus en plus impatiente
Globalement, le scénario tendanciel s’inscrit dans la continuité des pratiques et discours écologistes déjà existants, à partir du constat de l’inefficacité des politiques publiques, nationales et mondiales, et les échecs des différentes réunions internationales (les conférences des parties de l’ONU (COP)). Les militants, y compris les plus modérés, constatent, avec inquiétude, les conséquences du changement climatique, l’incapacité des politiques à l’endiguer, et leur volonté de rester dans des stratégies « classiques », comme le maintien du nucléaire. De même, des mouvements, comme Extinction rébellion, considèrent de plus en plus que ces politiques ne seront efficaces que trop tardivement, voire qu’elles seront inefficaces. Pour autant, la majorité des écologistes demeureront inscrits dans le jeu démocratique, bien qu’ils rejettent le libéralisme économique. Il faut donc s’attendre à la multiplication d’expériences d’écologisme municipal, avec la prise de métropoles régionales, puis de villes moyennes. L’action de ces édiles portera sur la transformation locale de notre société. L’activisme militant, notamment associatif, restera au cœur de l’engagement des écologistes. Mais, pour les plus radicaux, cela ne suffira pas.
La tonalité millénariste, voire apocalyptique, de certains discours écologiques devient de plus en plus visible. On peut envisager l’essor de ce type de discours, à teneur mystique. En effet, certains écologistes entendent transformer la défense de la nature en une sorte de « devoir sacré » qui irait de pair avec l’acceptation d’une transcendance écologique, c’est-à-dire d’une conception spiritualiste de l’écologie, qui s’imposerait à l’activité humaine, influencée par un christianisme (catholique et protestant) largement sécularisé. Ce millénarisme pourrait aboutir à une critique virulente du « développement durable », perçu comme du greenwashing, c’est-à-dire un habillage écologique de politiques – industrielles et énergétiques – « classiques », qui ne remettent pas en cause le mode civilisationnel dans lequel nous vivons, à l’origine de notre crise écologique. On peut anticiper plusieurs évolutions, à la fois dans les discours et dans les pratiques, qui peuvent se cumuler :
Les terrains concrets de la conflictualité écologique (scénario n°1)
Le rejet du nucléaire porterait sur deux points. Les centrales les plus anciennes seront au centre de polémiques, car elles seront jugées obsolètes, et, à ce titre, dangereuses (ce qu’elles sont, effectivement) ; celles de nouvelles générations le seront à la fois au nom du « fascisme électrique », pour reprendre une expression forgée par Brice Lalonde dans les années 1970, c’est-à-dire dans l’absence de concertation de la population sur la politique énergétique, et au nom du principe de précaution. Les partisans antinucléaires considèrent qu’elles seront encore plus dangereuses que les précédentes, et que les politiques jouent avec des forces qui les dépassent. Ce rejet pourrait se traduire par des actions « coup de poing », médiatiques et symboliques ou par des manifestations devant les sites, utilisant les stratégies élaborées par Greenpeace.
Certains projets industriels, agricoles ou d’infrastructures étatiques (par exemple les « mégabassines », les fermes intensives, les aéroports régionaux, etc.) continueront à être contestés par des militants. Cela se concrétisera par des actions symboliques, comme l’occupation de terrains (ZAD), des manifestations, etc., voire à des sabotages. Pensons au Vulkangruppe en Allemagne, à Just stop Oil et à Shut the System au Royaume-Uni. L’origine de ces pratiques et méthodes est à chercher entre autres dans la mobilisation contre l’extension du camp militaire du Larzac et aux pratiques de Greenpeace.
En lien avec ces différentes dynamiques, des actions violentes sont à craindre, soit de groupuscules, soit de personnes isolées. Ces actions pourront être dirigées contre des sociétés, avec la destruction de matériels, sur le modèle des écologistes radicaux anglo-saxons des années 1980 et 1990 (Earth First !, Animal Liberation Front, Sea Shepherd ou Earth Libération Front par exemple), comme le sabotage de l’usine Lafarge de La Malle en décembre 2022, ou l’incendie d’entreprises pharmaceutiques (comme le fit le groupe Band of Mercy (BOM) au début des années 2000). Cela pourra également prendre la forme d’actions contre la vivisection ou les expérimentations animales (telles celles menées par l’association PETA – People for the Ethical Treatment of Animals – dans les années 1980), voire contre la chasse (crevaisons des pneus des véhicules des chasseurs ou pièges sur les parcours de chasses à courre par exemple).
Plus grave, nous pourrions être face à des actions terroristes de type nihiliste, comme celles prônées par le Gaïa Liberation Front (le Front de libération de Gaïa), fondé en 1990 à Toronto : extermination physique et immédiate de l’humanité entière, par l’utilisation d’armes à feu, de la biologie ou de la chimie. Pour l’instant, cela est peu probable, mais il y a déjà des actions criminelles individuelles à petite échelle. Le cas d’Unabomber (pseudonyme du mathématicien Theodore Kaczynski) est symptomatique : militant anti-technologie plus qu’écologiste, il a commis aux États-Unis des attentats à la lettre piégée de la fin des années 1970 jusqu’en 1996. Vivant reculé dans une cabane sans modernité, il a longtemps échappé au FBI. Aujourd’hui, il est devenu une référence pour les néoluddistes (militants anti-technologie), certains militants écologistes radicaux, et une frange de l’extrême droite. Les manifestes de Kaczynski sont traduits et publiés par des éditeurs soit écologistes/néoluddistes, soit d’extrême droite.
À la périphérie de cette thématique, il y a aussi le risque d’attentats écofascistes, de militants d’extrême droite. Ainsi, Brenton Tarrant, l’auteur du massacre de Christchurch (Nouvelle Zélande, mars 2019), se définissait comme un écofasciste. Son manifeste développait des considérations sur une écologie des populations qui permettraient la survie des « peuples blancs ».
La bataille des croyances : complotisme, antiscience et entrepreneurs d’influence
En lien avec ces pratiques, une bataille des discours, déjà engagée, devrait s’intensifier : complotisme, antispécisme, écofascisme. On peut craindre, en effet, un essor de discours complotistes, condamnant « big pharma », le nucléaire, etc., sapant la confiance dans les politiques sanitaires et industrielles de l’État. Il existe une continuité idéologique et parfois intellectuelle entre les écologistes alternatifs condamnant les vaccins, faisant la promotion des « médecines douces » et de la « méditation de pleine conscience » et les écologues scientifiquement solides et rationnels, qui défendent pourtant des positions écologistes quant à l’alimentation « biologique » et aux énergies renouvelables. Surtout, il y a une méfiance, plus en plus partagée, vis-à-vis de la science et du savoir, qualifiés de « science officielle » ou de « savoir officiel », avec un rejet de la technologie, ancien par ailleurs. Outre le rejet du nucléaire, qui peut sembler légitime, on assiste à ceux des vaccins, massif (l’hésitation vaccinale est très ancienne chez les alternatifs), des ondes émises par les réseaux 5G (après le wifi, d’ailleurs) ou encore des organismes génétiquement modifiés (OGM). De fait, la crise sanitaire liée au Covid a eu une incidence forte sur des formes de complotisme sanitaire et anti technologie.
Ce relativisme, favorisé par l’usage massif d’Internet et par la logique des influenceurs, mettra en avant des personnes qui deviendront des « gourous », soit politiques, soit sur le plan spirituel, voire tout cela à la fois. Ils promettront des solutions simplistes, idéologiquement connotées, parfois dangereuses et souvent proches de l’escroquerie. Leurs discours se caractérisent par un rejet de la modernité technicienne et scientifique, et la défense en retour d’une « autre science » (sic) et par la promotion de formes de pensée non rationnelles ; par un discours politique extrémiste, etc., mais aussi par des incitations au harcèlement de personnes nommément citées, principalement des scientifiques.
En lien avec ces considérations à la fois alternatives et mystiques, on peut craindre l’essor des pratiques dites « alternatives », les guillemets sont de mise au vu des pratiques irrationnelles, qui peuvent tendre vers le phénomène sectaire, comme le rejet de la science, de la vaccination, etc. En retour, il faut craindre une hausse des pratiques « médicales », dites « alternatives », comme l’homéopathie, la naturopathie ou la « médecine holistique ». Par exemple, des personnes évoluant dans ces sphères soutiennent depuis assez longtemps l’idée d’un rôle des vaccins ou de certains médicaments dans la diffusion du SIDA, de l’autisme ou de la maladie d’Alzheimer. Cela risque de devenir un danger pour les politiques de santé publique. Ces personnes souhaitent « soigner » leur corps via des pratiques supposées « naturelles », mais qui relèvent surtout de l’ésotérisme et de l’occultisme, comme l’aromathérapie, les élixirs floraux de Bach, la « gemmothérapie », les pratiques d’accumulation énergétiques, etc. Outre Internet, ces thèses sont actuellement diffusées par des publications comme Biocontact, disponibles dans les réseaux d’alimentation « bio », dont les articles sont écrits par des naturopathes qui se présentent avec un titre de « docteur » usurpé.
Antispécisme, écofascisme et brouillage idéologique
De même, l’antispécisme se développera. Celui-ci est une théorie écologiste radicale niant la distinction entre le genre humain et les autres êtres vivants. Ce radicalisme écologique peut dériver vers un intégrisme naturaliste, un antihumanisme aux assises très ouvertement misanthropes : le genre humain, étant responsable des désastres écologiques, doit disparaître (c’est la thèse du Voluntary Human Extinction Movement – Mouvement pour l’extinction volontaire de l’espèce humaine) ou, du moins sa population limitée ; c’est la thèse d’ailleurs de James Lovelock, l’inventeur du concept de « système Gaïa » et partisan d’une forme de malthusianisme. Dans cette optique, le genre humain devient une espèce prédatrice qui met à mal la nature et dont il faut contrôler la prolifération par un malthusianisme radical. Dans certains cas radicaux les plus extrêmes, nous assistons même à un renversement intellectuel : l’homme y est parfois inférieur aux animaux, voire traité d’« espèce nazie ».
Cette misanthropie pourrait connaître une évolution radicale, l’écofascisme, par une série de glissements progressifs : la haine pour le genre humain, en général, pourrait se fixer sur un groupe ethnique précis (les Juifs, les Arabes, etc.) ou un groupe religieux (les juifs, les musulmans, voire le catholicisme), les deux pouvant se cumuler, comme le massacre de Christchurch (Nouvelle Zélande, en 2019) l’a tristement montré. Son auteur, Brenton Tarrant, s’est focalisé sur les musulmans, justifiant son acte dans un manifeste, ouvertement écofasciste. Cependant, ce dernier terme demeure polysémique : il peut s’agir de critiques de discours écologiques, de discours autoritaires soutenant l’idée que l’écologie ne pourrait être appliquée qu’avec un régime autoritaire, mais aussi de théorisations de la part de militants d’extrême droite de discours qui relèvent de l’écologie. Ici, il est utilisé comme une forme d’écologie propre à l’extrême droite.
Premièrement, elle se veut identitaire dans le sens où elle promeut la civilisation et les origines ethniques européennes dont il s’agit à la fois de retrouver les sources et de protéger la pérennité (culturelle et ethnique). Elle se veut également enracinée : il s’agit de préserver les particularismes locaux et régionaux du grand ensemble ethnico-culturel indo-européen. La différence est acceptée dans le cadre d’une unité ethnique, historique et religieuse.
Deuxièmement, elle se veut païenne, du moins très modérément chrétienne. Le christianisme ayant mis à mal, selon eux, l’harmonie cosmique de l’Homme et de la Nature propre aux religions païennes indo-européennes, il s’agit de fermer la parenthèse chrétienne. Cependant, depuis les années 2010, nous assistons à un retour en grâce du christianisme, dans sa variante identitaire.
Troisièmement, elle rejette le métissage : la « vraie » écologie serait une écologie des populations. Pour préserver les biotopes (comprendre les ethnosphères), il faudrait refuser à la fois l’installation de populations immigrées (allogènes) et le métissage sur le sol européen. Ces discours sont diffusés en France par les colloques de l’Institut Iliade.
Depuis le début des années 2000, voire un peu avant, les milieux écologistes radicaux voient l’entrisme de militants d’extrême droite. Durant les années 1990, des nationalistes-révolutionnaires français ont fait de l’entrisme au sein de formations écologiques classiques, prenant des cartes d’adhérents, en particulier au jeune Mouvement écologiste Indépendant d’Antoine Waechter (fondé en 1994), ce dernier refusant tout positionnement politique et prônant l’Europe des régions. D’autres se sont encartés discrètement à Ecolo-J à partir de 1994. D’autres encore ont cherché à se rapprocher d’Earth First ! Ces militants considéraient alors l’entrisme dans ces organisations comme une priorité importante. Cette stratégie n’était pas propre à la France. Aujourd’hui, il est très difficile de connaître les organisations, structures ou partis infiltrés par ces militants. Cependant, il est avéré que les ZAD ont été infiltrées par des militants du Mouvement d’Action
Retrait, communautés alternatives et survivalisme
Ces discours peuvent avoir des applications concrètes, comme la constitution de communautés rurales, en marge de la société, calquées sur le modèle de communautés anarchistes/utopistes du XIXe siècle, ainsi que des communautés hippies, héritières des précédentes. Ces communautés s’installeraient en marge des villes, dans des villages, hameaux, ou sur des terrains préalablement achetés, afin de mettre en pratique des modes alternatifs de vie. Cette marginalité choisie peut évoluer vers la création de sociétés fermées, parfois de type sectaire, ou tendant vers le séparatisme. De telles communautés existaient dans les années 1970, dans le sillage de Mai 68, certaines refusant le progrès technique, et les apports de la médecine. Aujourd’hui, il y a des tentatives de communautés identitaires, c’est-à-dire d’extrême droite, copiant le modèle américain, dont les membres cherchent à vivre « entre soi », loin de la promiscuité « raciale » des villes, telles celles prônées par Daniel Conversano à partir de 2018 ou par des catholiques traditionalistes, comme Academia Christiana dès 2013.
En outre, depuis une petite décennie, les thèses survivalistes se diffusent en France. Aujourd’hui, elles sont largement connues, même si elles sont en retrait depuis la crise du Covid-19. Le survivalisme postule l’idée d’un effondrement prochain des civilisations complexes auquel il faudrait se préparer. Les raisons de cette disparition de la civilisation sont diverses, et suivent les contextes historiques du moment où elles sont formulées : premièrement, au début des années 1970, ce fut l’idée d’une guerre nucléaire entre l’URSS et les USA, puis la décennie suivante, celle d’une disparition du pétrole. Cette deuxième idée sera importante jusqu’au début des années 2000, en lien avec celle de la fin de la découverte des gisements de matières premières qui se raréfient (comme les « terres rares », le cuivre, etc.). Depuis vingt ans, on a toujours cette logique d’effondrement, mais les causes sont devenues multiples : effondrement écologique dû au changement climatique ; disparitions des matières premières bon marché ; mouvements migratoires incontrôlés, etc. Ces thèmes sont également au cœur de la « collapsologie » (qui n’est pas d’extrême droite, et qui est souvent marquée par une culture chrétienne), qui cherche les signes et les traces de l’effondrement à venir.
On trouve dans le survivalisme aussi bien des militants d’extrême gauche que d’extrême droite. Les deux ont un discours écologique et décroissant affirmé, refusant l’omniprésence de l’État, y compris à l’extrême droite, et souhaitant une société fondée sur de petites communautés autonomes, sur le modèle du séparatisme, parfois ethnique. Par exemple, c’est le cas du musicien de black metal Varg Vikernes, un militant nordiciste et survivaliste, qui s’est installé en France en 2013, après une longue peine de prison en Norvège pour meurtre. Il s’agit d’une pensée radicale, qui échafaude une conception du monde également tout autant radicale : il faut se passer de l’État et construire des bases autonomes pour maintenir la civilisation. Aujourd’hui, nous sommes dans une époque plus anxiogène que les années 1980 (qui l’étaient pourtant déjà fortement : risque de guerre nucléaire, amenuisement des réserves de pétrole notamment). Le survivalisme est prôné depuis les années 2010 par des auteurs comme Piero San Giorgio (pseudonyme de Piero Falotti) et des éditeurs, comme Racines et Cultures, d’extrême droite. Les survivalistes sont dans une posture passive : ils se préparent à résister/survivre, en marge d’une société qu’ils jugent sur le déclin. Ils ne cherchent pas à commettre des attentats, mais à vivre séparés de la société. Ils ne peuvent devenir un danger que si l’État tente de les interdire : il y aura alors une grande chance qu’ils s’y opposent violemment comme cela a été le cas aux États-Unis avec certaines milices entre les années 1980 et 2000, ou avec des groupes religieux millénaristes comme les Davidiens, à Waco en 1993. Il faut prendre en compte qu’il y a une forte hausse des inscriptions aux cours de tir chez les survivalistes.
Quand la radicalité bascule vers la violence politique
Le mode de fonctionnement des black blocks et des autonomes peut servir de modèles, modifiant l’organisation des mobilisations écologistes, plus fluides et informelles via des réseaux sociaux ou des forums par exemple. Ce mode de fonctionnement sera également plus horizontal, moins hiérarchisé, sans leader affiché, mais dans un cadre idéologique précis. Les actions seront plus difficiles à anticiper et surveiller. Elles pourront être de plusieurs ordres : mobilisations antinucléaires, sur des points plus précis (de type mobilisations contre les mégabassines), mais aussi pouvant tendre vers l’écoterrorisme, via des destructions de matériels industriels, avec des activistes, cachant leurs signes distinctifs et convergeant, indépendamment les uns des autres, vers le lieu de l’action.
L’écoterrorisme pourrait, avec à la fois des groupes nationaux et internationaux (ALF, ELF, Stop Huntingdon Animal Cruelty (SHAC), Arissa 3, Animal Rights Militia, BOM, Animal Liberation Brigade, Vegan Dumpster Militia, Sea Shepherd Conservation Society, Direct Action Front), devenir la cinquième vague de terrorisme (après le terrorisme anarchiste, le terrorisme anticolonial, le terrorisme d’extrême gauche/régionaliste et le terrorisme religieux). En effet, il existe une longue tradition de terrorisme écologique/écologiste depuis les années 1970, surtout aux États-Unis. Les stratégies des organisations américaines serviront de modèles pour les autres groupes. Toutefois, aujourd’hui, il est difficile de connaître le nombre exact d’organisations écoterroristes dans le monde. La plupart sont quasi anonymes et plusieurs disparaissent très rapidement. Surtout, il faut prendre en compte que ce terrorisme, qui vise des entreprises œuvrant dans des secteurs qui sont rentables, mais qui sont également de grands consommateurs d’énergie, de grands pollueurs, et de grands « consommateurs » d’animaux pour effectuer des tests cliniques sur leurs produits, est largement accepté par la population.
La convergence des catastrophes (scénario 2) : l’hypothèse d’une rupture d’échelle
Cette hypothèse prolonge la précédente, mais elle s’en distingue par le changement d’échelle de la contestation écologique, qui passe d’une marge contestataire à une radicalité assumée, parfois en lien avec un activisme d’extrême droite. Ce scénario est plausible, car la situation peut très vite dériver vers un activisme particulièrement radical si l’État n’agit pas ou n’apporte pas rapidement de réponses concrètes et viables. Les signes de cette incompétence à la fois étatique et internationale sont déjà manifestes. Nous pouvons définir plusieurs risques importants, ceux-ci se cumulant parfois.
Premier risque, l’essor des discours de type « écofasciste » tel qu’il se dessine dans ces milieux. Comme le climat continuera de se transformer, mais nous ignorons vers quel régime climatique, il sera très probable de voir le développement de discours ouvertement autoritaires, les régimes démocratiques étant trop faibles et donc incapables de trouver des « réponses » multiples et adaptatives à ces enjeux des adaptations climatiques et physiques. Il s’agira d’un refus global de la démocratie parlementaire.
Dans le cas de l’extrême droite, il s’agira de faire face à une « convergence des catastrophes » qui nous menacerait, pour reprendre le titre d’un ouvrage identitaire, survivaliste et apocalyptique, mis en avant par plusieurs théoriciens d’extrême droite comme Guillaume Faye (décédé en 2019). Les pays occidentaux seraient menacés, selon les militants d’extrême droite, par différents périls : la cancérisation du tissu social européen, le déclin démographique, la menace migratoire d’un Sud devenu chaotique, la montée des intégrismes religieux, notamment musulman, l’affrontement Nord/Sud sur des bases ethnico-religieuses, et enfin, l’aggravation d’une pollution incontrôlée. Aux considérations racistes typiques de l’extrême droite en seront ajoutées d’autres, de nature écologique : les immigrés, y compris les réfugiés climatiques, seront assimilés à des envahisseurs (le « grand remplacement ») au détriment des peuples autochtones (comprendre les Européens de « souche »). Ces discours sont déjà en germe. La solution proposée serait donc la mise en place d’un régime autoritaire, « populiste » (en fait démagogique) et identitaire. Nous ne sommes guère loin du fascisme. À l’inverse, nous pouvons craindre l’apparition de candidats d’extrême droite qui proposeraient le maintien de modes de vie « traditionnels » (comprendre consuméristes et pollueurs), en échange de l’imposition d’un régime xénophobe, raciste et liberticide.
Deuxième risque, l’essor du terrorisme écologique, déjà évoqué, allant de la destruction de matériels aux personnes physiques. Il s’agira d’un terrorisme plus virulent et plus présent touchant des entreprises jugées polluantes (compagnies pétrolières, cimenteries, sidérurgiques, etc.), portant atteintes à la nature (exploitations forestières, pêches, etc.) ou identifiées comme dangereuses pour cette dernière (telles celles travaillant sur le génome, les organismes génétiquement modifiés, les vaccins, etc.), mais également pouvant toucher des personnes : des universitaires, des ingénieurs, des capitaines d’industries ou des intellectuels/essayistes contestant les thèses des militants radicaux. Il y a un risque fort d’apparitions de groupes armés, pouvant utiliser l’arme bactériologie/chimique, comme sur le modèle de la secte Aum Shinrikyo au Japon (attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo, en 1995), ou sur celui, fictif, de L’armée des 12 singes (1995), film de Terry Gilliam.
Ce séparatisme, c’est le troisième risque, à la fois géographique et symbolique, marque en effet la volonté de constituer des communautés volontairement en marge de la société, sur le modèle des communautés alternatives/miliciennes américaines, rompant avec une réalité, qualifiée d’« officielle ». Ces communautés tendraient vers l’autarcie, à la fois sur le plan économique, politique (refus de participer au jeu démocratique), sanitaire (refus des vaccins ou des politiques de santé publique), et scolaire (rejet du système éducatif de l’État, enseignement à la maison, etc.). Le modèle des pratiques des communautés catholiques existe déjà quant à ce dernier point. Il est à craindre de voir des liens se nouer entre les discours survivalistes et le séparatisme blanc, avec la création de bases autonomes durables (base de repli sûr et autarcique sur le plan alimentaire et énergétique – photovoltaïque associé à de l’éolien), qui peut se transformer en base autonome de défense, sur le modèle des communautés miliciennes/séparatistes américaines ou allemandes (avec le hameau de Jamel dans les années 2010). Pensons également au mouvement américain Ramtha (fondé en 1978), à la fois survivaliste et de type soucoupiste, surveillé encore aujourd’hui par la MIVILUDES.
Quatrième risque, un rejet violent et agressif de la science, en lien avec une idéalisation des bienfaits de la nature. En outre, il y a une forte probabilité d’assister à un essor de discours antiscientifiques, avec la mise en avant de propos de type ésotérique ou mystique, tels ceux prônés par l’anthroposophie ou les naturopathes, avec le possible retour de structures sectaires à l’« ancienne », c’est-à-dire avec des modes de vie communautaires, clos et en marge de la société, associés à la mise en avant de discours « alternatifs ».
L’autre issue : réconcilier progrès, sobriété et limites planétaires (scénario 3)
La dernière hypothèse relève davantage de l’utopie. Elle viserait à redonner confiance aux populations dans l’« idéologie du progrès », et proposer une autre modernité, alternative, respectueuse de la nature et de la biodiversité. Les évolutions climatiques récentes ont servi d’aiguillon à la prise de conscience de la nécessité d’abandonner le productivisme et le progressisme, notamment sur le plan technique. Cette orientation permettrait de penser une modernité écologique alternative, qui tiendrait compte des enjeux climatiques et écologiques, des cycles biogéochimiques, et de la biosphère. Si la situation est plus que préoccupante, inutile de le nier, la solution résiderait non pas dans un retour en arrière largement utopique, et surtout impossible – y compris en cas d’effondrement civilisationnel (pensons à l’empire Romain dont les structures politiques et juridiques et les innovations ont servi d’ossature aux sociétés du Moyen Age), mais dans la conceptualisation d’une autre modernité, qui ne tournerait pas le dos au progrès, mais qui éviterait les dérives passées. Déjà, partout dans le monde, des ingénieurs et des chercheurs réfléchissent à ces problématiques proposant soit des pistes, soit des solutions. Plusieurs innovations techniques seraient à même de contrôler le changement climatique en cours. Ces différentes pistes permettraient de combattre le réchauffement climatique en garantissant une offre énergétique importante à des populations de plus en plus connectées et dépendantes de l’électricité.
Il s’agirait surtout de transformer les sociétés humaines en développant des économies circulaires inclusives et de nouveaux modèles urbains, tels que les écoquartiers, écovillages ou écovilles. Ces initiatives, déjà expérimentées dans plusieurs pays, y compris en Chine, invitent à repenser la ville, ses transports, son énergie, sa gestion de l’eau et de la pollution. Pour leurs promoteurs, l’avenir écologique ne se situe pas nécessairement à la campagne : la ville peut réduire les pertes d’énergie et limiter la pollution liée aux déplacements individuels. Cela suppose toutefois des politiques ambitieuses, fondées sur des réseaux collectifs de chauffage, une meilleure distribution de l’eau et des transports collectifs fiables, complétés par des mobilités douces comme le vélo. Les théoriciens de cet éco-habitat insistent sur la nécessité de renouveler la construction immobilière. On voit ainsi se multiplier dans les grandes villes des quartiers constitués d’habitations collectives, ne dépassant pas cinq étages (pour éviter d’utiliser des ascenseurs), lumineuses, aux murs et aux toits végétalisés, économes en énergie, comportant des matériaux de récupération, à la biodiversité positive (c’est-à-dire un environnement qui permet le retour de la biodiversité en ville), etc. L’ancien bâti, en particulier les friches industrielles, est rénové pour respecter ce cahier des charges. La transformation immobilière a commencé, imperceptible pour l’instant.
De même, l’utilisation des insectes dans la résorption du gaspillage alimentaire est une évolution possible : leur rôle est primordial pour nettoyer la ville et entretenir la biodiversité végétale. À New York, par exemple, la municipalité a misé sur les insectes pour nettoyer les tonnes de déchets alimentaires laissés dans les rues, qui servent ensuite comme engrais naturel. Cette action permet de contenir les populations d’animaux jugés nuisibles comme les rats. Il serait également possible de développer une industrie de protéines provenant de populations d’insectes, nourries elles-mêmes par nos déchets urbains. Au-delà de la ville, l’un des grands défis de l’humanité sera de lutter contre la sous-alimentation mondiale. Si celle-ci tient en partie à la spéculation agricole, l’enjeu majeur réside aussi dans l’épuisement des sols provoqué par l’agriculture productiviste. Leur érosion pourrait entraîner des catastrophes comparables au Dust Bowl américain des années 1930. Il devient donc nécessaire de régénérer les sols grâce à des pratiques combinées comme la permaculture, la polyculture ou certains OGM, susceptibles de rendre l’agriculture moins chimique et moins agressive. L’Inde apparaît comme l’un des pays pionniers dans ces nouvelles approches. Par ailleurs, les déchets organiques et les eaux usées pourraient être valorisés sous forme de biomasse, de chauffage ou d’engrais dépollués. Enfin, la baisse de la consommation de viande et de poisson témoigne déjà d’une évolution des pratiques alimentaires.
Le filtrage de l’eau, liquide de vie et patrimoine mondial, est devenu un enjeu capital, les populations urbaines usant et abusant de celle-ci. La principale solution serait de mettre en place une technologie permettant de la nettoyer avant d’être utilisée par les populations (consommation, usages domestiques et agricoles) et de retourner dans la nature. Ces innovations favoriseraient une agriculture écologique, aquaponique, donc hors sol, de proximité et de même qualité. Cette orientation permettrait de limiter la déforestation et de réduire l’impact environnemental. Il existe déjà des fermes qui associent cultures maraîchères et pisciculture : les plantes, dont les racines plongent dans des bassins, se nourrissent des déchets fécaux des poissons et purifient en retour l’eau des bassins… Cette forme de culture permettrait à la fois un gain de place en associant les deux types d’exploitation et une réduction des pollutions.
Ces évolutions permettraient l’émergence d’un municipalisme écologique de tendance libertaire. Celui-ci peut être compris comme une proposition politique visant à articuler démocratie directe, autonomie locale et transformation écologique des rapports sociaux, en lien avec le biorégionalisme. Inspiré notamment par la pensée de Murray Bookchin, il critique à la fois l’État centralisé, le capitalisme productiviste et les formes représentatives de gouvernement jugées insuffisantes pour répondre aux crises démocratiques et environnementales contemporaines. Son principe fondamental consiste à déplacer le centre de gravité du pouvoir vers la commune, conçue non comme simple unité administrative, mais comme espace politique vivant où les habitants délibèrent collectivement au sein d’assemblées populaires. Cette perspective suppose une réappropriation citoyenne des décisions concernant l’énergie, l’alimentation, l’urbanisme, les transports ou encore la gestion des communs, afin de rompre avec une organisation sociale fondée sur la domination, l’accumulation et la séparation entre société et nature. L’écologie y est donc indissociable d’une critique sociale : la destruction des écosystèmes est pensée comme le prolongement des hiérarchies économiques, politiques et culturelles qui structurent les sociétés modernes.
Le municipalisme libertaire écologique ne se réduit pas à un localisme fermé, puisqu’il envisage la fédération des communes libres comme moyen de coordonner démocratiquement les échelles plus larges sans reconstituer un pouvoir étatique vertical. Il propose ainsi une conception confédérale de la politique, où l’autonomie locale s’articule à la solidarité intercommunale. En ce sens, il constitue moins un simple programme institutionnel qu’un projet de refondation démocratique, sociale et écologique, cherchant à faire de la commune le lieu privilégié d’une émancipation collective capable de répondre simultanément à la crise de la représentation et à la crise environnementale.
Même dans cette issue plus favorable, utopique, il restera, malgré tout, un risque de contestations écologiques, surtout chez les plus radicaux, qui considéreront que la science n’est pas la solution, mais le problème. Toute innovation technique sera perçue par ces militants comme une violation des règles de la Nature. Pour autant, une figure importante de l’écologie radicale, James Lovelock, à l’origine du concept de « Gaïa » (la Terre conçue comme un vaste système autorégulé), était favorable à l’utilisation du nucléaire. En outre, nous pouvons peut-être voir dans les discours des écologistes radicaux un aiguillon pour inciter aux changements nécessaires des modes de vie, et plus largement de civilisation pour répondre aux enjeux de la question écologique de la viabilité terrestre.
Gouverner l’incertitude écologique
À l’horizon 2030-2040, les radicalités écologiques apparaissent moins comme un phénomène marginal que comme le symptôme d’une crise plus profonde : crise de confiance dans les progrès scientifiques et techniques, dans la science, dans les institutions démocratiques et dans la capacité des sociétés modernes à s’adapter. L’écologie est devenue un enjeu central du débat public, mais elle demeure traversée par des lignes de fracture majeures entre réforme démocratique, tentation du retrait communautaire, rejet de la technique, dérives complotistes, autoritarisme écologique et violence politique. Les scénarios envisagés montrent ainsi que l’avenir de la contestation écologique dépendra largement de la réponse apportée par les États, les acteurs scientifiques, économiques et citoyens à l’urgence environnementale. Il s’agira d’un énorme chantier éducatif global : est-il possible de résoudre collectivement un problème immensément complexe sans savoir le lire et le comprendre ?
Le scénario le plus préoccupant serait celui d’une radicalisation cumulative, dans laquelle l’inaction publique, les catastrophes climatiques répétées et la défiance envers les institutions nourriraient des formes de séparatisme, d’antiscience, d’écofascisme ou d’écoterrorisme. À l’inverse, un scénario plus favorable suppose de reconstruire une idée crédible du progrès : non plus un progrès productiviste, indifférent aux limites planétaires, mais une modernité sobre, démocratique, technologiquement maîtrisée et écologiquement responsable. L’enjeu n’est pas d’opposer brutalement nature et civilisation, science et écologie, innovation et sobriété, mais de les articuler dans un projet collectif capable de répondre aux peurs sans céder aux logiques apocalyptiques.
La question écologique constituera ainsi un test majeur pour les démocraties contemporaines. Si celles-ci échouent à proposer des réponses concrètes, justes et visibles, elles laisseront le champ libre aux discours de rupture, aux entrepreneurs de croyance et aux formes les plus radicales de contestation. Mais si elles parviennent à associer transformation des modes de vie, innovation technique, justice sociale et pédagogie scientifique, elles pourront faire de la crise écologique non pas le prélude d’un effondrement politique, mais l’occasion d’une recomposition profonde du progrès. La radicalité écologique doit donc être prise au sérieux : non seulement comme une menace lorsqu’elle bascule dans la violence ou le rejet du réel, mais aussi comme un signal d’alerte rappelant l’urgence d’agir, de convaincre et de réinventer durablement notre rapport au monde vivant.
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